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November 05 Portrait de voyageur (32)Une voiture à compartiments. ça m'évoque toujours les vieux films en noir et blanc et les romans d'Agatha Christie...
Compartiment à huit places. Un homme, côté fenêtre, avec une console de jeu dans les mains. Assis dans le sens de la marche. Une femme rentre, s'asseoit, sur la même rangée de sièges. Côté couloir à l'autre bout. Deux hommes entrent, en grande discussion. L'un habillé façon col-blanc raconte comment, au prix de plusieurs infractions au code de la route, il a réussi à rallier B. à V. en moins de cinquante quatre minutes "aux heures de pointe" pour pouvoir monter dans ce train. Ils s'asseoit sur la rangée de sièges en vis à vis des deux autres. Mais pas l'un à côté de l'autre. Ils laissent un siège entre eux deux.
Il reste quatre places dans le compartiment. Le train se remplit petit à petit. Il y a du monde pour prendre ce train. Vingt personnes au moins sont passées devant le compartiment depuis que les deux hommes s'y sont installés. Aucune n'est entrée. Il ne reste que les places intercalaires laissées par les autres. Ils vont aller jusqu'au bout du train. Un lycéen rentre. Il regarde où s'asseoir. Il choisit à côté de la femme, dans une posture de contorsionniste. Surtout, ne pas prendre le risque de toucher l'autre. Retenue, méfiance, timidité, vieilles résurgences d'instincts animaux refoulés, sensibilité aux odeurs, confort revendiqué... tout cela à la fois, probablement... Mais surtout, ne pas toucher l'autre, même de la pointe du coude. Cette manière de se placer de façon à éviter le contact...
Le col-blanc parle à son téléphone: il lui donne des ordres concernant sa messagerie. Nouvelle ère, après l'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux, l'homme qui murmure au microphone de son téléphone. Enfin, qui murmure, c'est vite dit. Il sort pour passer un appel. Il laisse la porte ouverte et parle très fort. La femme farfouille dans le tonneau des Danaïdes qui lui sert de sac à main et en extirpe un livre. L'homme en face d'elle (le copain du col blanc) en regarde furtivement le titre; il s'agit de La confusion des Sentiments, de S. Sweig. Il a sorti un livre lui aussi Le Cavalier Suédois de L. Perutz. Elle aussi jette un coup d'œil au titre du livre. Je peux me tromper mais on jurerait que chacun des deux a fait un signe de tête d'approbation. Chacun jauge la lecture de l'autre en connaisseur.
L'homme au téléphone est rentré dans le compartiment. Le contrôleur annonce l'arrivée en gare. Tout le monde descend. October 02 Photo de gare7h35 - Ce matin, sur le quai: une nonne, un homme en chapeau de feutre noir, un géant avec un petit sac à dos orange, un jeune homme, une jeune fille, un employé de la gare. Six personnes, dont cinq attendant le train pour Paris. D'ordinaire, la gare est grouillante de monde. Pas de lycéen ce matin. De l'herbe haute et des coquelicots entre les rails. La gare, ce matin a des allures de gare fantôme. Les ronronnements des moteurs et les roucoulades des pigeons en guise de fond sonore.
7h40 - trois, quatre, cinq, six nouvelles têtes pour Paris. Personne sur le ponts.
7h45 - Pas un seul train à l'horizon, ils sont tous affichés en retard. Même les trains désertent la gare. Portrait de voyageur (31)"Penché à regarder défiler le paysage, par la fenêtre, le front contre la vitre. J'aime le froid de la vitre sur mon front. Je sais que quand je décollerai le front, ça fera une marque, comme une empreinte géante un peu floue. Le paysage y sera incertain. De toute façon, c'est toujours le même paysage. D'accord, il change avec le temps qu'il fait. Avec le temps qui passe. Quelques lézardes de plus sur les murs; l'enduit de la gare de F*** qui se fissure, et se morcelle un peu plus chaque jour, mais... c'est quand même toujours le même. Je joue avec la tablette devant moi. Je n'ai même plus un ongle à me ronger. Ma mère va encore m'engueuler à cause de ça, ce soir.
Toujours le même train. Même odeur incrustée au siège de poussière, de crasse accumulée, de nicotine incrustée, du temps où le wagon était encore fumeur. Mêmes gares, mêmes arrêts, et surtout même point d'arrivée. Et de la gare, toujours courir pour attraper le même bus qui me conduit au bahut. Putain de bahut!
* Je m'assois toujours côté fenêtre. J'aime regarder passer le paysage... C'est drôle, ce que je viens de penser, car, en fait, celui qui passe, c'est moi. Le paysage, lui ne bouge pas; JE suis de passage... Un jour, je traverserai la France de part en part, en train. En une fois. Rien que pour appréhender d'un coup combien la France est belle dans sa diversité." September 19 Portrait de voyageur (30)"Et voilà. C'est pas encore aujourd'hui que je vais rentrer à l'heure. Il a du retard. Encore. J'adore la manière dont ils présentent les choses sur le panneau d'affichage: "retard probable: 10 minutes". "Retard probable". Comme ça, on est bien avancé. Ils n'en sont même pas sûrs eux-mêmes! En même temps, c'est plus confortable pour eux. Avant, ils annonçaient des valeurs certaines: "il aura cinq minutes de retard". "Cinq minutes", c'était vite dit, c'était plus souvent plus proche des dix ou quinze que des cinq. Donc forcément, ça rendait les gens impatients et ils avaient tendance à se mettre en rogne, les gens. On finissait par se dire que les cinq minutes SNCF, c'était un peu comme le fameux quart d'heure berrichon.
"Retard probable"... Le temps d'écrire ces lignes et le retard vient de passer de dix à quinze minutes. Effectivement, il vaut mieux qu'ils gardent le "probable"; y a vraiment rien de certain! Et encore, je n'ai pas à me plaindre : deux autres trains sont annoncés avec du retard, l'un avec un retard probable de vingt minutes et le second avec un retard probable de trente minutes. Avec mes quinze minutes, si la probabilité se stabilise, ce n'est pas moi le plus mal loti, finalement.
Message au haut parleur pour annoncer le retard probable de mon train: "En raison de difficultés de gestion du trafic, le train express régional centre numéro etc, etc..." ??? Euh... Franchement? je comprends tous les mots séparément: "raison", je connais, "difficultés", aussi, "gestion", ça va, je gère, "trafic", pareil. Par contre, tous ensemble "En raison de difficultés dans la gestion du trafic"... l'explication devient moins claire, du coup! C'est en ça qu'ils sont forts à la SeNeCeFe ; imparable. On ne peut pas leur reprocher de ne pas informer les voyageurs. On ne comprend rien à l'information, mais au moins, on est informés. Im-pa-ra-ble pour empêcher que les gens ne gueulent: comment pouvez-vous vous plaindre d'un dysfonctionnement quand vous ne comprenez pas la nature même de ce dysfonctionnement? Non, franchement, très fort! Le gars qu'ils payent pour la com', il mérite son salaire!
Bon, enfin, moi, je ne suis pas plus avancé, dans tout ça. Mon train a toujours quinz... ah non, trente-cinq minutes de retard. De probable en probable, mon train devient de plus en plus improbable. Je le savais bien: faut toujours se méfier des probabilités!" September 17 Paroles de voyageurs- Nan, hier soir, j'ai pas eu le temps; je devais finir mon livre. Et après, j'ai fait des fiches pour l'Histoire-Géo. - J'te crois pas. - Siiii, j'te jure: j'ai lu le livre hier soir. Et je le lirai jusqu'au bout. Si tu me crois pas, j'ai même lu le début hier et c'est vachement bien, même. - Moi, j'aurais pas lu le livre, j'aurais juste lu le dossier qu'est à la fin. - C'est pas le dossier qu'on va étudier, c'est le livre! - Quitte à glander, au lieu du livre, t'aurais pu faire des crêpes! September 14 Portrait de voyageur (29)Elle attend sur le quai d'en face. Extrêmement nerveuse. C'est pour cela que je la remarque: Ses yeux vont invariablement des portes d'accès au quai à la pendule, en un va-et-vient incessant. Comme si elle avait peur. ... Non, ce n'est pas cela, elle n'a pas peur. Elle attend quelque chose. Qui ne se produit pas.
J'imagine: elle est allée au cinéma, cet après-midi. Lorsqu'elle est arrivée dans la salle, il n'y avait personne. Elle a pris son temps pour choisir sa place et s'asseoir. D'habitude, elle s'asseoit très vite, et retire son manteau une fois assise. Ce n'est pas très pratique, mais au moins, elle ne sent le regard de personne dans son dos. Elle n'aime pas qu'on la regarde, ça la met mal à l'aise.
Là, il n'y avai personne, alors, elle a pu tout à loisir retirer son mateau debout, avant de le plier, de le poser sur le siège à sa gauche et de s'asseoir. Il est arrivé, après le début du film. Tout seul, aussi. Il a choisi la même rangée, a retiré son propre manteau, qu'il a posé à côté du sien, à elle. Et il s'est assit.
Elle a entendu sa respiration dans le noir. Elle l'a entendu sourire aux moments où elle respirait aussi. Alors, elle a voulu voir son visage. Elle a regardé très vite. Dans le noir. Dans le noir, le film, l'histoire, il semblait beau. Mais elle a regardé trop vite; la peur qu'il puisse penser qu'elle le regardait.
Le générique, les lumières. Il s'est enveloppé de son grand manteau noir. Il est sorti avant elle, sans qu'elle puisse voir son visage nettement. Elle est sortie de la salle très vite, trop vite, dans la peur de le perdre dans la foule avant d'avoir vu son visage. Elle a suivi le manteau et a accéléré, en panique, manquant d'air., regardant droit devant elle. Sortir avant lui, retrouver l'air, s'enlever cette obsession idiote de la tête. Et puis, elle s'est retournée, pour regarder son visage se fondre avec le visage du héros du film, les mêmes cheveux longs cendrés, tirés en arrière, la même allure. Elle a encore accéléré le pas. Partir. Fuir. La sotte idée de revenir en arrière et de le suivre.
Et maintenant elle est sur le quai, essouflée, le visage tendu vers un train qui n'arrive pas assez vite.
Lorsque le train est arrivé au loin, j'ai vu ses traits se détendre et se radoucir. La crise était passée. December 30 Paroles de voyageuses27-12-08 Train Orléans-Paris - départ 9h41 - arrivée 10h44. Deux femmes dans un compartiment.
9h41 -Tu veux un nougat?
9h42 - Là évidemment, on mangera pas dehors.
9h44 - A un moment, Bérangère, tu l'as plus, ou tu l'as tout le temps.
9h45 - Oh, bah, les nouvelles sont pas fraiches.
9h47 - On risque d'être décalées pour manger; ça te dérange pas si on mange vers une heure?
- Bah, si on prend un café...
9h50 - C'est un artiste optimiste, plein de couleurs et d'art déco. C'est rare mais la presse ne l'a pas taxé de mièvreurie. Souvent les artistes plein de couleurs, la presse les taxe de mièvrerie, mais pas lui.
10h05 - Virgine, elle a emmené les filles à Disney mais les filles, elles auraient préféré se balader dans Paris, comme on a fait l'année dernière avec Camille. En fait, c'est Virginie qui a des rêves hyperconformistes, parce que les filles, elles auraient préféré Paris.
10h15 - Comment quelqu'un qui boit et qui dort pas peut être responsabler de ses actes? Moi, ça m'interroge.
10h16 - Allo? Allo?... Allo? Allo? Tu m'entends? Tu m'entends? ... Allo? Allo? Y a peut-être pas de réseau, là. Allo?
10h24 - Moi je les aime bien séparément, mais pas ensemble.
10h27 - Ils ont un système hyper-injuste: les oncles et tantes paient des cadeaux qu'à leurs filleules, donc si ton parrain et ta marraine sont pas tes oncles et tantes, t'as pas de cadeau. Donc une fois, Montaine, elle s'est retrouvée avec cinq cadeaux et Constance seulement deux.
10h28 - Je trouve, du coup, que Constance, elle porte bien son nom.
10h32 - Moi, je suis idiote, j'essaie de rentrer ma langue le plus que je peux.
10h34 - Bérengère, qu'est-ce qu'elle critique!
10h36 - Surtout, y a un truc que je comprends pas, c'est que quand j'avais son âge, je restais pas assise comme ça. Elle fait rien, rien, rien.
10h38 - Ce qui les sauve, c'est qu'ils s'entendent bien entre eux. Et puis, cuisiner, elle le fait bien.
10h43 - Constance, elle me fait rire: à chaque fois que je la vois, elle me fait comme ça: "Alors, quoi de neuf?". Quoi de neuf, quoi de neuf... C'est pas facile de toujours trouver un sujet de conversation nouveau!
October 28 C'est arrivé aujourd'hui... dans un train entre V. et B.
Je suis montée dans le train à V. Le contrôleur est entré dans le wagon, a contrôlé mon billet, puis s’est rendu auprès de deux jeunes filles. La première était en règle. La seconde dit en sortant son billet : « Zut, j’ai totalement oublié de le composter tout à l’heure» Le contrôleur : « ça fera dix euros ». La jeune fille : « C’est bête, d’habitude je le fais tout le temps, mais, là tout à l’heure, ça m’est totalement sorti de la tête ». Elle tend au contrôleur un billet de 50 euros. Le contrôleur : « Vous n’avez que ça ? Vous n’avez pas la monnaie. Pas de carte bleue ? Parce que je n’ai pas la monnaie sur cinquante euros. » La jeune fille : « Non, j’ai juste 5.50 euros en petite monnaie. Et mon billet de 50 euros» Le contrôleur : « C’est un peu juste. Je vais voir si je peux trouver la monnaie, sinon, il faudra que je vous mette une amende. » Il se tourne vers moi et me dit, en souriant : « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec 50 euros ! Vous n’avez pas la monnaie sur 50 euros ?» Je lui réponds, en souriant également : « Non, je n’ai pas la monnaie sur 50 euros. Et vous pourriez peut-être vous montrer clément : elle a oublié de composter son billet, mais elle a l’air de bonne foi. Sa copine a composté le sien, on sent bien que ce n’est pas volontaire. » Le contrôleur, devenant agressif : « Parce que vous, vous pouvez lire l’honnêteté sur le visage des gens. Vous auriez fait une très mauvaise contrôleuse. » Je lui réponds : « Oui, je sais. C’est pour cela que je n’ai pas choisi ce métier. » Le contrôleur, se tournant vers les jeunes filles : « Vous pouvez dire merci à madame, grâce à elle, je vais vous coller une amende ». Il demande la carte 12-25 de la jeune fille, et s’en va, avec les 50 euros de la jeune fille, son billet et sa carte 12-25.
Il revient quelques minutes plus tard, rend à la jeune fille la totalité de ses biens, lui prend les 5.50 euros en monnaie qu’elle avait à sa disposition et lui fait un reçu, en lui disant : « La prochaine fois, ayez l’appoint, sinon, il faudra que je vous mettre une amende. Vous pouvez écrire, si vous voulez. Enfin, si vous savez écrire. Parce que si vous faites des fautes, ça la fout mal, tout de même. Et puis, vous n’avez pas de chance, parce que, si vous aviez été un homme, je ne vous aurais pas fait payer : je suis homosexuel, c’est pour ça. La prochaine fois, mettez une fausse barbe, ça passera mieux. » Il passe ensuite à côté de moi et me dit : « Et vous, qu’est-ce que vous faites comme métier » Je lui réponds : « Enseignante. » Il me rétorque alors : « Eh ben ! Quand je pense que j’ai fait les grèves pour vous en 2000 et quelques ! »
"Moi aussi, j'ai fait les grèves pour vous, et je les fais encore." fut la dernière phrase que j'eus le temps de lui dire, avant que la porte ne se referme sur sa bêtise.
Et moi, je sais écrire, et vous venez de lire une copie de la déclaration que je vais aller rédiger demain en gare de Vierzon. June 01 Paroles de voyageuseEntendu dans le train entre Montluçon et Vierzon:
"Son mec, il est putain mignon. On se demande comment il peut rester avec: elle, franchement, elle a un putain de caractère de con. Et en plus, qu'est-ce qu'elle est vulgaire!"
ça ne s'invente pas! May 15 A l'abordage!Ben, ça y est, je le sais: les hommes accompagnés de leurs enfants ne sont pas du tout sexy. Je viens d'en avoir la confirmation. dans le train qui me ramenait chez moi.
Je m'était installée à une table centrale pour pouvoir écrire un peu et faire du tri dans mon vieux carnet orange. Je ne faisais pas de bruit, ne demandais rien à personne, espérant que les autres ne me demandent rien.
Et là, une voix grave et sensuelle, super sexy me dit: "Bonjour". Je relève la tête (là, déjà: déception. Son physique est loin d'être en adéquation avec sa voix). Il est chargé d'un énorme sac à dos et accompagné d'un petit garçon. "C'est gentil, quelqu'un qui dit bonjour avant de s'asseoir en face de vous! pensai-je sur le coup." (Maintenant, je le sais, c'était pour m'ammadouer, m'attendrir, me faire penser: "Oh, comme c'est chou, un papa avec son petit garçon", afin de faire passer son véritable chieur de fils pour un petit garçon charmant...
... Mais reprenons le fil chronologique de notre histoire.) Il a installé son sac en hauteur, placé son petit garçon en face de moi et s'est assis à côté. Je passe (presque) sous silence le fait qu'il retire ses chaussures qu'il laisse traîner au milieu du couloir pour me concentrer sur le fils en question. A qui le père donne un album sur les pirates (vous savez, ce genre d'album énorme plein d'activités: coloriage, collages, et plein d'autres activités qui se veulent ludiquo-éducatives) que le gosse en face de moi étale de tout son long sur mon petit carnet orange pendant que j'écris. Le père explique à son fils qu'il faut partager la table. Dès lors, je le sais, ça av devenir infermal. Et ça le devient, le gamin profitant de chaque fois que je relève mon stylo pour pousser un peu plus mon propre carnet et occuper toute la surface de la table. Je me dis: c'est pas grave, c'est qu'un gamin. Jusqu'à ce qu'il se mette à coller des étoiles et des têtes de morts issues de la partie "collage" de son album un peu partout. Et comme si ça ne suffisait pas à son amusement, il commence aussi à balancer ses pieds sous la table en regardant de temps en temps pour être sûr d'atteindre mes tibias en plein milieu.
Heureusement, j'ai les tibias solides, lui la jambes trop petite et je lui jette, en guise de riposte, mon oeil à faire pleurer les enfants (si, si, j'en ai un!!!) ça le calme un peu côté jambes.
Là, voyant qu'il devenait urgent d'occuper son fiston adoré, (et sentant que le voyage va être long!), c'est parti pour la leçon de vocabulaire toujours à partir du magnifique album "Pirates": "C'est quoi ça? -un bateau! -Et c'est quoi ça? -un drapeau de pirate! -Et c'est quoi, ça? -un perroquet? -Et c'est quoi ça? - une épée! -Non, c'est un sabre. Et c'est quoi ça? -je sais pas... -C'est un télescope que ça s'appelle!"
Les lecteurs avisés comme moi auront rectifié l'erreur du papa: il ne s'agissait pas d'un télescope mais d'une longue vue; je me demande encore, d'ailleurs, ce qu'un pirate pourrait bien faire avec un télescope!
Le père, que cet intense moment de réflexion a épuisé, se met à somnoler... C'est ce moment que le garçon choisit pour avoir plein de désirs compulsifs: "Papa, tu me donnes un tic tac." "Papa, tu me donnes un Kinder Bueno." "Papa, tu me donnes un Yop." "Papa, je veux de l'eau." "Papa, il me manque un stylo". "Papa, c'est quand qu'on arrive" (si on l'avait pas eu, il aurait manqué, celui-là!)
Heureusement, c'est le moment que le train a choisi pour s'arrêter. Je suis descendue bien vite.
February 29 Conversation de train- Moi, j'y peux rien, je trouve que ça fait pipeule.
- Quoi?
- Ben, Carla Bruni, j'y peux rien: ça fait pipeule.
- Ah, ça! C'est pas Bernadette!
- La Carla, on la prend pas au sérieux. Et puis, si c'est vrai, le SMS de Sarko à Cécilia, ça veut tout dire. Mais bon, c'est une fille intelligente. Elle va peut-être réagir.
- Lui en tout cas, il est très misagyne. [sic!]
- En tout cas, qu'est-ce qu'on en aura parlé!
- C'est clair: au moins, ça occupe! December 21 C'est arrivé près de chez moi - EpilogueVous souvenez-vous du récit que je faisais, le 31 octobre concernant un contrôleur indélicat avec une jeune femme? J'avais fait un signalement en gare. Eh bien, la SNCF m'a répondu! Et pas une lettre type un peu passe-partout. Non, une lettre m'indiquant que mes déclarations "ont été portées à la connaissance des services concernés afin que [mon] témoignage alimente la réflexion sur l'amélioration de la qualité des services".
Comme quoi... tu vois, Pic, il ne faut jurer de rien! October 31 C'est arrivé près de chez moiUn mardi.
Une jeune femme se présente à sa montée dans le train au contrôleur qui est à la porte et lui demande de lui vendre un billet parce qu'elle n'a pas eu le temps d'en acheter un au guichet.
Le contrôleur lui répond: "Ah, oui, mais ça va être plus cher." Son ton est sec, désagréable. Lui, il n'a pas dû se lever du bon pied, ce matin!
Il adopte une posture semi-décontractée, l'épaule en appui le long de la porte qui s'est refermée depuis le départ du train. Il allume sa nouvelle machine à émettre les billets. Elle ne se met pas en marche. Il grogne:
- Vous payez combien, d'habitude, pour le trajet V-B?
- Je ne sais plus... 4,50 euros, 5 peut-être.
- Eh bien, là, ça fera 9,90 euros.
La jeune femme lui tend un billet de 10 euros, et replonge dans son porte-monnaie à la recherche de 90 centimes.
- Cherchez pas, c'est pas la peine, je n'ai pas la monnaie.
Je tourne la tête vers le contrôleur. Je n'en crois pas mes oreilles. Il ne va pas lui rendre sa monnaie. Je croise le regard de la jeune femme à la fois déconcerté et soumis et je regarde le contrôleur mettre le billet de 10 euros dans sa poche. Il me regarde. C'est idiot, mais le seul réflexe que j'ai, c'est d'ouvrir mon porte-feuille pour voir si j'ai exactement 9,90 euros. Je ne les ai pas. L'homme regarde de nouveau la jeune femme et lui dit, toujours très sèchement:
"Vous savez, la prochaine fois, il faut venir me voir, sinon, si vous ne venez pas me trouver et que je vous vois assise, sans billet, ce sera 35 euros, et pas 9,90."
La jeune femme part s'asseoir. Pourquoi à ce moment-là ai-je l'impression qu'il s'adresse autant à moi qu'à la jeune femme? A la manière dont il me demande mon propre billet? La jeune femme est noire et je ne peux m'empêcher de penser que la scène à laquelle je viens d'assister est une scène de racisme ordinaire, ou de mysogynie ordinaire. Mais ça change quoi? Et maintenant, je fais quoi? Je note. Tout, sur un morceau d'enveloppe.
Je descends à la gare suivante.
Je me rends au guichet; je ne raconte que l'incident de la monnaie non rendue.
La personne qui est au guichet me dit:" Ne vous inquiétez pas, la personne pourra récupérer sa monnaie au guichet sur présentation de son ticket.
- Encore aurait-il fallu que le contrôleur le lui signale."
La personne de la gare me fait son plus beau regard version cocker: la tête sur le côté, les yeux navrés et le hochement de tête soumis. Elle ne peut rien faire, la petite. Elle, elle n'est qu'au guichet d'une petite gare. "Vous pouvez écrire, si vous voulez..."
Oui, je peux écrire...
Il y a quelques années, je suis intervenue dans une histoire qui "ne me regardait pas". A une personne qui m'a fait ce reproche, j'ai répondu: "n'importe qui aurait fait la même chose à ma place". La réponse que j'ai reçue a été pire qu'une claque: "Non, justement. Non, tout le monde n'aurait pas fait la même chose à ta place. Mêle-toi de tes affaires". Je repense souvent à cette phrase. Quand je suis témoin d'un truc qui me dérange et que je trouve injuste, je repense toujours à ces trois phrases... Pourquoi je n'y arrive pas? Ce n'était peut-être pas mes affaires, après tout. Et puis, ce n'était que dix centimes... Je n'ai encore pas pu. Je suis rentrée à l'accueil de la gare de V, j'ai demandé le registre des réclamations. J'ai sorti ma petite enveloppe et j'ai écrit.
December 22 Paroles de lycéensDe quoi parlent donc les lycéens une veille de vacances, à deux jours de Noël? Ni des vacances, ni des cadeaux, mais de ça:
- Le prof, il nous rend les disserts aujourd'hui.
- En histoire, c'est terrible quand il rend les contrôles: il est à son bureau. Il a les copies en tas devant lui. Et puis il t'appelle et il te fait le commentaire au bureau.
- Nous, notre prof d'histoire, au dernier devoir, il nous a dit: "Votre dernier devoir, c'est de la merde." Comme ça. Y en avait qu'un qu'avait la moyenne. Sur 33, ça craint. Moi, avec 09/20, j'étais cinquième. Et le pire, c'est que quand il nous dit ça -que c'est de la merde-, il sourit. Franchement, ça le fait pas! On dirait qu'il est content.
- Le pire, c'est quand il rend la copie en passant dans les rangs; il relit ses observations, genre, "je me souviens plus très bien" et puis il te dit: "Là, y a un passage, ça ne veut rien dire" et il le lit devant toute la classe.
- Par contre, t'as une bonne note, il la pose sur ta table et il dit rien!
- Et les appréciations qu'il met sur les bulletins, c'est terrible! J'ai un copain, il a eu 15-2 et 12. Il lui a mis: "résultats irréguliers". Tu m'étonnes!
- Et c'était quoi, au fait le sujet d'histoire?
- "L'organisation du territoire américain". Voilà le sujet. Et quand il nous l'a donné, il était encore en train de rire.
- Franchement, les sujets qu'ils donnent en histoire, ils sont pas intéressants.
- Au fait, mon anniversaire, on le fête le 3 mars, réservez votre soirée. C'est pendant les vacances.
- C'est quoi, les vacances en mars? C'est les vacances de février?
- Ouais. C'est les vacances de février... en mars.
October 13 Lettre à un inconnu croisé dans le train.Je vous ai croisé deux fois dans le train. La première fois, il y a deux semaines, vous étiez installé à une des tables centrales, pianotant sur le clavier de votre ordinateur portable. Je me suis assise en face de vous, la seule place encore libre dans cette voiture bondée, vous m'avez cédé un peu d'espace. J'ai essayé de me faire la plus petite possible. J'ai commencé à lire La Suite de Merlin, mais comme ma connaissance de l'ancien français est très approximative, j'ai vite renoncé à y consacrer mes 20 minutes de trajet. Il y avait beaucoup de bruit, ce soir-là: des lycéens avaient la parole et le rire très hauts, des téléphones portables sonnaient, et cette petite table centrale à laquelle nous étions assis semblait le seul lieu de silence et de calme dans toute l'agitation alentour. J'ai refermé mon livre, faute de pouvoir m'y plonger et j'ai regardé vos mains travailler, jusqu'à ce que le train arrive en gare de Salbris, où je suis descendue. Vous, vous avez continué votre travail et votre chemin.
La deuxième fois que je vous ai vu, la semaine dernière, ce ne devait être ni le même jour de la semaine, ni le même horaire que l'autre fois: j'étais dans le train avant vous. J'ai été très surprise de vous voir. A votre entrée dans le compartiment, vous avez jeté un coup d'oeil aux larges tables centrales et avez vu qu'elles étaient toutes les deux occupées, l'une par un homme. L'autre l'était par moi. Vous vous êtes assis, en désespoir de cause, à une place sans vis à vis, sans pouvoir poser votre ordinateur, sur la tablette dépliée devant vous. J'ai rangé mes cours, et je vous ai proposé de vous installer en face de moi. Vous avez été surpris et vous avez eu un geste de défense inconscient qui m'a fait sourire: vous avez un peu plus que nécessaire ramené l'écran de votre portable vers vous et vous avez commencé à travailler. Moi, j'ai repris la lecture et la correction de mes copies.
Je voulais juste vous dire que je vous ai trouvé très beau. Je vous le dis sans arrière pensée d'aucune sorte et en toute innocence.
Oui, cher inconnu du train, vous êtes très beau. Et il est à la fois extrêmement touchant et grandement dommage que vous l'ignoriez encore... October 09 Photo de gareCe mercredi midi-là, sur le quai de la voie n°3,
un jeune employé de la gare faisait sa cour à une contrôleuse qui se laissait courtiser;
un jeune homme dormait sur un banc;
trois adolescents échangeaient des cours;
un homme fouillait dans son sac sans succès;
un autre téléphonait;
le jeune homme qui dormait se réveillait pour parler à une jeune fille assise à côté de lui;
deux fille changeaient de direction;
un garçon fumait une cigarette, l'air concentré;
deux hommes détaillaient ostensiblement les jambes d'une femme blonde portant une jupe
et un train démarrait... June 28 Rendez-vous manquésJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais ce dernier mois est reparu une espèce éphémère. Cette espèce est un peu comme les pollens, elle disparaît pendant un temps certain, elle revient d'un seul coup et va jusqu'à provoquer chez certaines personnes des réactions allergiques voire épidermiques: je parle de l'espèce du fan foot-ballistique-de-coupe-du-monde. Entendons-nous bien, je ne parle pas de l'amateur de foot régulier, qui a tout mon respect (je te jure, Greg), ni du fan-coupe-du-mondien normal et équilibré (je te jure, Mike). Je parle de celui qui reste en sommeil la plupart du temps, mais qui se réveille une fois tous les quatre ans, et qui, phénomène formidable, se retrouve comme touché par la grâce: un pro du foot, issu du croisement entre Thierry Roland et Francis Lalanne!
Non seulement les spécimens de cette espèce aiment le foot de coupe du monde, mais en plus, ils se révèlent de formidables spécialistes, capables, à distance, de reconstituer les conversations entre les joueurs et l'entraîneur, voire même, les interventions de nos dirigeants politiques dans les choix du dit entraîneur. Bref, ils sont dans les secrets même des dieux.
J'en ai rencontré quelques-uns, apparus dans le train début juin. Bien sûr, ils prenaient le train avant, mais c'est qu'avant, ils étaient discrets, allant jusqu'à fuir les pollueurs de train dont je vous ai déjà parlé dans un précédent billet. Mais depuis le début du mois, on n'entend qu'eux. A quoi ressemblent nos trois mousquetaires? Comme ceux de Dumas, ils sont quatre, mais plutôt dans "Vingt ans après": le premier, cinquantaine épanouïe, chemisette quotidiennement rouge, pantalon noir, petite mallette, grosse voix; le second, cinquantaine dégarnie, polo de marques, pantalon de toile, pli sur le devant; le troisième, cinquantaine bedonnante, légèrement dégarni, grisonnant aux tempes, chemisette rayée, blue-jeans; le quatrième, la cinquantaine entretenue, démarche sportive, polo dans les tons beige et sable, assorti au pantalon de toile légère.
Grâce à leurs commentaires, moi qui ne lis pas la presse sportive, je sais TOUT: les appels du Président Chirac à Domenech pour sélectionner ses joueurs, le chantage de Zidane pour imposer Barthès comme titulaire dans les buts, l'incidence de la sécheresse de la pelouse sur la rapidité du ballon (même que c'est Lizarazu qui l'a expliqué, alors). Tout, je vous dis! Même le futur vainqueur: c'est que "les Allemands vont gagner la coupe, parce que, comme c'est eux qui ont commencé, ils vont se retrouver avec une semaine de repos de plus par rapport à la finale. J'dis ça par rapport à la France".
Avant notre qualification aux 8ème de finale, j'avais eu le temps d'en noter quelques belles que je partage avec vous:
"Les Allemands, ils m'ont pas épaté. Ils sont chez eux et ils ont un certain réalisme. Ils font des fautes, mais toujours quand il faut. Et c'est jamais le même qui fait la faute, pour éviter les cartons. Certaines fois, ça mérite carton rouge, mais ils sont chez eux. La France, elle, c'est une équipe de vieux. Zidane, il est en fin de carrière et Henry, on sait que quand il joue en équipe de France, il a les pieds carrés. Il a plus des jambes de 20 ans non plus."
"La France, ils font du foot artistique. Le jour où ils mettront l'épreuve aux Jeux Olympiques, ils auront peut-être une médaille, mais pour l'instant, avec ça, on gagne pas."
"Ma femme, elle en a marre: avant c'était Roland Garros. Maintenant, le foot, plus la politique: ils commencent un an avant (ndlr: la campagne pour les présidentielles de 2007). Moi, je regarde tout ça, alors! Heureusement qu'on a plusieurs télés!"
J'aurais aimé en noter d'autres et je m'étais promis de les suivre plusieurs jours de suite avant d'en faire un billet. Seulement, comble de l'ironie, depuis que les travaux sont terminés sur la voie entre Orléans et Vierzon, les trains n'ont jamais été aussi en retard (quand ils passent!) et j'ai dû me rendre au travail en voiture.
J'ai manqué quelques beaux rendez-vous, je crois. Car, même si leurs excès de verbe prêtent à sourire, c'est un réel plaisir de les écouter. June 22 Aller simple
May 17 Histoire de pontEn fait, tout ça, c'est juste une histoire de pont.
D'un pont qui passe au dessus d'une voie ferrée.
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Tous les jours, elle franchissait le pont. Mais par en dessous, avec le train. Jamais par en dessus. Et elle regardait le pont. Au dessus. Pour être plus précis, elle essayait de le regarder. Mais elle n'y arrivait pas encore. Elle y arrivait presque, mais c'était pas encore ça. ça faisait partie de sa thérapie. "Tous les jours, quand vous êtes sur le quai et que vous attendez le train, levez la tête vers le pont, avait dit le toubib. Au début, juste un petit peu, et ensuite levez la tête de plus en plus haut. Et un jour, vous verrez, vous arriverez même à le traverser, ce pont". Traverser le pont, il en avait de bonnes! Elle, elle n'aurait pas demandé mieux, de le traverser, ce fichu pont! Mais il n'y avait rien à faire: elle avait le vertige, elle avait le vertige; ça ne se discute pas. Rien que de monter dans le train pouvait devenir une épreuve terrible, si elle avait le malheur de regarder ses pieds. Certes, ça allait mieux depuis qu'elle avait commencé sa thérapie; monter, elle pouvait presque sans risque, mais descendre du train... quelle épreuve!
Souvent, elle pensait: "Heureusement que je ne mesure qu'1,55 m; si je faisais 1,79 m comme ma soeur, qu'est-ce que ce serait!". Ça réussissait presque à la faire sourire...
...Alors, traverser le pont. Passer de la ville basse à la ville haute. Non, non et non. En voiture, encore, pourquoi pas. Au moins, en voiture, on est au milieu de la route et du pont. Mais à pieds. Impossible. Et tout bonnement im-pen-sa-ble. Et comme elle n'avait pas le permis... Ce n'est pas qu'elle n'y avait pas songé. Mais la seule auto-école de la ville se trouvait dans la ville haute, de l'autre côté du pont. Elle n'allait tout de même pas prendre un taxi pour aller jusqu'à l'auto-école; ça aurait été d'un ridicule! Et puis, la voiture, en dehors de passer le pont, pour quoi faire? Elle habitait dans la ville basse, aux portes mêmes du centre ville; elle avait donc tout le nécessaire à portée de main: le coiffeur, l'épicerie, le boulanger, le boucher, la librairie, des médecins, le cinéma, la gare pour se rendre à son boulot et pour voyager. Il y avait même un théâtre! On ne pouvait pas rêver mieux. Certes, c'était un peu bruyant certains soirs (surtout que, vertige oblige, elle habitait un appartement au rez-de-chaussée), mais rien ne peut être parfait; et puis, avec la crise du logement qui régnait, elle n'allait pas faire sa mijorée et se plaindre pour un peu de bruit.
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Et si je lui faisais rencontrer un homme? Parce que, la pauvre, ce serait bien triste de la laisser dans cette vie de suppplice. Vous l'appelez comme vous voulez. Evidemment, il habiterait la ville haute; parce qu'il serait plus proche du jardin botanique et un peu à l'écart du centre ville. Pas trop non plus, il n'y a que le pont à franchir, finalement. Mais ça éviterait les coups de klaxons, les soirées foot, et surtout, pour le même prix, ça lui aurait permis d'investir dans une petite maison avec un petit jardin, plutôt que dans un appartement sans balcon de centre ville. Tous les matins, il traverserait le pont. En voiture, pour se rendre à son travail, dans la ville basse.
Il n'aimerait pas trop le bruit et le foot ne serait pas vraiment son truc. Si, bien sûr, une bonne soirée foot, une fois de temps en temps, avec des copains, pour rigoler et se retrouver "entre mecs". Mais à petite dose; la bière, c'est bien, mais ça donne du bide. Il serait assez grand, plutôt classe, et il ferait attention à sa ligne. Il aurait un petit côté "apprêté", quelque peu agaçant. (il serait loin d'être l'homme parfait, sinon, ça n'a aucun intérêt; et puis, c'est pas du Barbara Cartland, non plus. Tiens, si on lui collait un défaut physique, genre un gros nez. Ouais, collons lui un gros nez; finalement, ça ne lui va pas si mal que ça; ah! et puis aussi, il a un problème avec ses cheveux: une mèche, devant, a tendance, systématiquement à former un épi. Il a beau mettre des tonnes de gel, certains matins, il n'y a rien à faire, il a un épi... en revanche, on va peut-être arrêter là, sinon, il ne va jamais lui plaire... Elle est un peu toquée, certes, mais elle n'est pas aveugle non plus, donc il faut éviter de le rendre trop ridicule; faut qu'on arrive à y croire, à cette histoire...)
En bref, pour qu'ils se rencontrent, ces deux-là, il y aurait fort à faire. Quoique; à l'épicerie, un soir dans un bar du centre ville, au théâtre... c'est pas les occasions qui manquent, finalement. Mieux, il pourrait manquer la renverser en voiture. Ou alors, ils pourraient vouloir le même bouquin alors qu'il n'en resterait plus qu'un seul exemplaire dans la librairie (il faut dire qu'on se bat rarement pour un livre sur la bataille d'Hastings opposant Harold à Guillaume en 1066, alors le libraire n'en a commandé qu'un seul exemplaire). Ils se reverraient, bien sûr, plusieurs fois. Mais ça, il n'y a pas besoin de raconter, tout le monde connaît: je vous laisse combler l'ellipse comme ça vous chante. Toujours dans la ville basse, bien entendu: dans un café d'abord, au cinéma, au restaurant, au théâtre... Il la raccompagnerait chez elle. Voudrait lui faire visiter sa petite maison, dans la ville haute. D'abord, il l'emmènerait en voiture, pour qu'elle est moins peur. Et puis, il finirait par lui faire passer le pont, à pieds. Elle n'aurait plus peur. Qu'ils finissent cette histoire ensemble, ou pas, c'est comme chacun voudra. Moi, je suis d'avis que non: je nai pas envie, ce serait trop facile. Quoi qu'il en soit...
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...sur le quai de la gare, elle put enfin lever son regard vers le pont et se dit qu'il aurait besoin d'un sacré coup de peinture! May 03 Retour au nidFausse alerte. Les pigeons étaient de retour en gare ce matin. Oh! bien sûr, ils sont revenus en faisant un peu profil bas, en n'osant pas s'approcher autant que d'habitude des quais et des hommes, mais ils étaient là, avec leurs claquements d'ailes et leurs roucoulades.
Ils ont survolé les quais. Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal. Je sais que c'est le premier vers des Conquérants, de José-Maria de Hérédia. J'ai appris ce poème en classe de 5ème. J'ai oublié tous les vers, sauf celui-là. A l'époque, j'ignorais ce qu'étaient un gerfaut et un charnier. Une fois les deux mots expliqués, j'avais trouvé l'image d'une frayeur saisissante.
C'est ce vers que me rappelle l'arrivée des pigeons en masse sur les quais, le matin. Je n'y peux rien, même si, je vous l'accorde, une meute de pigeons (je dis comme je veux: de toute façon je ne suis pas ornithologue, donc je dis "meute") se posant sur les "toits" qui abritent les quais ne ressemble en rien à un vol de nombreux rapaces... sauf lorsqu'on est une miette, bien entendu.
Lorsque l'on prend le temps de lever la tête et d'observer, on se rend compte que c'est une société bien organisée qu'une meute de pigeons, avec un chef et tout. A quoi on reconnaît un pigeon-chef-de-meute en gare? D'abord, au moment de la soupe, c'est le premier qui mange. Ensuite (ce deuxième point étant la conséquence directe du premier), c'est le plus gros pigeon de la meute. Et surtout, quand il ne mange pas, c'est celui qui surplombe les quais, un peu à l'écart, et qui scrute. Car, comme tout chef qui asseoit son autorité par la force et les pressions, le pigeon-chef-de-meute est sujet à la paranoïa. (bon, le pigeon étant un loup pour le pigeon, il n'a pas tout à fait tort non plus de se méfier; au moindre signe de faiblesse, à la moindre petite maladie de pigeon, un autre, plus jeune, plus robuste, au plumage plus luisant prendra sa place. Ici comme ailleurs, c'est la dure loi de l'asphalt jungle). Il est donc toujours prêt à fondre pour asséner un coup de bec vengeur sur ceux qui aurait l'idée saugrenue de se nourrir avant lui, ou un coup d'aile percutant aux quidams qui souhaiteraient profiter de son droit de cuissage. Il n'hésite pas non plus à disperser les rassemblements de ses congénères, au cas où les pigeons réunis tenteraient de se lier contre lui.
Vous le voyez, un singulier spectacle que celui des pigeons de la gare, mais riche d'enseignements, et qui, dans ce billet, me ferait presque occulter une rencontre faite dans le train entre Vierzon et Mehun avec un drôle d'oiseau: un monsieur de 81 ans, assis en face de moi, qui se rendait à l'enterrement de son ancienne secrétaire, et qui a passé le temps du trajet à me raconter les grands étapes de sa vie. C'était un moment aussi précieux que touchant. |
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