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    September 28

    Poème du dimanche - Aragon

     

    Je me souviens d'un village désert
    A l'épaule d'une montagne brûlée
    Je me souviens de ton épaule
    Je me souviens de ton coude
    Je me souviens de ton linge
    Je me souviens de tes pas
    Je me souviens d'une ville où il n'y a pas de cheval
    Je me souviens de ton regard qui a brûlé

    (…)

    Je me souviens de tant de choses
    De tant de soirs
    De tant de chambres
    De tant de marches
    De tant de colères
    De tant de haltes dans des lieux nuls
    Où s'éveillait pourtant l'esprit du mystère pareil
    Au cri d'un enfant aveugle dans une gare-frontière
    Je me souviens

    Je parle donc au passé Que l'on rie
    Si le cœur vous en dit du son de mes paroles (…)
    Ô violences violences je suis un homme hanté

     

     

    Louis Aragon, La Grande Gaîté,

     « Poème à crier dans les ruines » (extraits), 1929.

    September 10

    Borges, l'Auteur

     
    "Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde. Tout au long de l'année, il peuple l'espace d'images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de maisons, d'instruments, d'astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l'image de son visage."                                      
    June 22

    Poème du dimanche

     

    Maussaderie

    A notre époque froide, on ne fait plus l'amour.
    Loin des bois endormeurs et loin des femmes nues
    Les pauvres vont, cherchant ces sommes inconnues
    Que cachent les banquiers, inquiets nuit et jour.

    C'était bien bon l'odeur des pains sortant du four,
    C'était bien beau, dans l'ouest, l'éclat doré des nues,
    Quand les brumes d'automne étaient déjà venues,
    Alors qu'on ramenait les boeufs las du labour !

    Les aspirations n'étaient pas étouffées,
    Et dans la ville heureuse on voyait des trophées,
    On entendait sonner la victoire au tambour.

    On rêvait d'or, d'azur, de fêtes à la cour,
    Et du prince Charmant, filleul des belles fées.
    A notre époque froide, on ne fait plus l'amour !
     
    Charles Cros (1822-1888)
    June 16

    Citation du jour

     
    "Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité, ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. On dirait que de l’amour impie de la liberté est née une tyrannie nouvelle, la tyrannie des bêtes, ou zoocratie, qui par son insensibilité féroce ressemble à l’idole de Jaggernaut."
     
    Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe, sa vie et ses oeuvres. (1856)
    May 18

    Poème de saison

     
    Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
    Des darnes regardaient du haut de la montagne
    Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
    Qui donc a fait pleurer les saules riverains

    Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
    Les pétales tombés des cerisiers de mai
    Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
    Les pétales flétris sont comme ses paupières

    Sur le chemin du bord du fleuve lentement
    Un ours un singe un chien menés par des tziganes
    Suivaient une roulotte traînée par un âne
    Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
    Sur un fifre lointain un air de régiment

    Le mai le joli mai a paré les ruines
    De lierre de vigne vierge et de rosiers
    Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
    Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes.

    Guillaume Apollinaire, Alcools
    April 13

    Poème du dimanche 13 avril

     

    Ce beau corail, ce marbre qui soupire

    Ce beau corail, ce marbre qui soupire,
    Et cet ébène ornement du sourcil,
    Et cet albâtre en voûte raccourci,
    Et ces saphirs, ce jaspe et ce porphyre,

    Ces diamants, ces rubis qu'un Zéphyre
    Tient animés d'un soupir adouci,
    Et ces oeillets, et ces roses aussi,
    Et ce fin or, où l'or même se mire,

    Me sont au coeur en si profond émoi,
    Qu'un autre objet ne se présente à moi,
    Sinon, le beau de leur beau que j'adore,

    Et le plaisir qui ne se peut passer
    De les songer, penser et repenser,
    Songer, penser et repenser encore.
     
    Ronsard, Premier Livre des Amours.
    March 30

    Poème du dimanche

     

    L'auberge

    Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord
    Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne,
    L'Auberge gaie avec le Bonheur pour enseigne.
    Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passe-port.

    Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort.
    L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne
    Et lave dix marmots roses et pleins de teigne,
    Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort !

    La salle au noir plafond de poutres, aux images
    Violentes, Maleck Adel et les Rois Mages,
    Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux.

    Entendez-vous ? C'est la marmite qu'accompagne
    L'horloge du tic-tac allègre de son pouls.
    Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne.
     
    Paul Verlaine
    March 23

    Poème du dimanche

     

    Pendant que le marin...

    Pendant que le marin, qui calcule et qui doute
    Demande son chemin aux constellations ;
    Pendant que le berger, l'oeil plein de visions,
    Cherche au milieu des bois son étoile et sa route ;
    Pendant que l'astronome, inondé de rayons,

    Pèse un globe à travers des millions de lieues,
    Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
    Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur !
    On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
    Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur.
     
    Victor Hugo, Les Comtemplations.
    February 04

    Fable du jour

     
    La Laitière et le pot au Lait
     
    Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
    Bien posé sur un coussinet,
    Prétendait arriver sans encombre à la ville.
    Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
    Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
    Cotillon simple, et souliers plats.
    Notre laitière ainsi troussée
    Comptait déjà dans sa pensée
    Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
    Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée ;
    La chose allait à bien par son soin diligent.
    Il m'est, disait-elle, facile,
    D'élever des poulets autour de ma maison :
    Le Renard sera bien habile,
    S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
    Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
    Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable :
    J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.
    Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
    Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
    Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
    Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
    Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
    La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
    Sa fortune ainsi répandue,
    Va s'excuser à son mari
    En grand danger d'être battue.
    Le récit en farce en fut fait ;
    On l'appela le Pot au lait.

    Quel esprit ne bat la campagne ?
    Qui ne fait châteaux en Espagne ?
    Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
    Autant les sages que les fous ?
    Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
    Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
    Tout le bien du monde est à nous,
    Tous les honneurs, toutes les femmes.
    Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
    Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;
    On m'élit roi, mon peuple m'aime ;
    Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
    Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
    Je suis gros Jean comme devant.
    La Fontaine, Fables, Livre VII.
    February 03

    Poème du dimanche

     

    CASSANDRE.

    La joie régnait dans la palais de Troie avant la chute des hauts remparts de cette ville. On entendait résonner les chants de triomphe et les cordes des lyres d’or. Tous les bras de reposaient d’un douloureux combat, car le fils de Pélée demandait en mariage la fille de Priam.

    Des groupes parés de laurier s’en vont solennellement vers la demeure des Dieux, vers l’autel d’Apollon. Dans les rues règne une folle joie : un seul être reste livré à sa douleur.

    Seule et farouche, privée de toute joie, au milieu de la joie générale, Cassandre erre à l’écart dans le bois de laurier consacré à Apollon. Elle se retire au fond de la forêt et jette sur le sol son bandeau de prêtresse.

    « Tout est livré à la joie, dit-elle, tous les cœurs sont heureux, les vieux parents espèrent et ma sœur a revêtu sa parure. Moi seule je suis solitaire et triste ; car les doux pressentiments s’éloignent de moi, et je vois s’approcher de ces murs les ailes du malheur.

    « Je vois un flambeau qui brille ; mais ce n’est pas celui de l’hymen ; je vois une fumée qui monte vers les nuages, mais ce n’est pas celle des sacrifices ; je vois des fêtes qui se préparent, et dans mon esprit plein de craintes, j’entends le pas du Dieu qui jettera dans ces fêtes la douleur lamentable.

    « Et ils se raillent de mes plaintes, et ils rient de mon anxiété. Il faut que je porte dans le désert mon cœur plein d’angoisses. Ceux-ci me repoussent, ceux-là se moquent de moi. Tu m’as imposé une lourde destinée, ô Apollon, Dieu sévère.

    « Pourquoi m’as-tu chargée de proclamer tes oracles avec une pensée clairvoyante dans une ville aveugle ? Pourquoi me fais-tu voir ce que je ne puis détourner de nous ? Le sort qui nous menace doit s’accomplir, le malheur que je redoute doit arriver.

    « Faut-il soulever le voile qui cache une catastrophe prochaine ? l’erreur seule est la vie ; le savoir est la mort. Reprends, oh ! reprends le don de divination sinistre que tu m’as fait. Pour une mortelle, il est affreux d’être le vase de la vérité.

    « Rends-moi mon aveuglement ; rends-moi le bonheur de l’ignorance. Je n’ai plus chanté avec joie, depuis que tu as parlé par ma bouche. Tu m’as donné l’avenir, mais tu m’enlèves le présent, tu m’enlèves la félicité de l’heure qui s’écoule. Oh ! reprends ta faveur trompeuse.

     

    Friedrich Schiller

    January 27

    Poème du dimanche

    Allez, à quelques semaines de mon (nouveau) voyage à Rome, un peu de mythologie pour se mettre dans l'ambiance...
     

    Hèraklès solaire

    Dompteur à peine né, qui tuais dans tes langes
    Les Dragons de la Nuit ! Coeur-de-Lion ! Guerrier,
    Qui perças l'Hydre antique au souffle meurtrier
    Dans la livide horreur des brumes et des fanges,
    Et qui, sous ton oeil clair, vis jadis tournoyer
    Les Centaures cabrés au bord des précipices !
    Le plus beau, le meilleur, l'aîné des Dieux propices !
    Roi purificateur, qui faisais en marchant
    Jaillir sur les sommets le feu des sacrifices,
    Comme autant de flambeaux, d'orient au couchant !
    Ton carquois d'or est vide, et l'Ombre te réclame.
    Salut, Gloire-de-l'Air ! Tu déchires en vain,
    De tes poings convulsifs d'où ruisselle la flamme,
    Les nuages sanglants de ton bûcher divin,
    Et dans un tourbillon de pourpre tu rends l'âme !
     
    Leconte de Lisle, Poèmes antiques.
    January 26

    ... Heureusement, à Ankh Morpork y a pas que le fleuve

     
    Voici la phrase du jour, tout droit sortie  du Tome 17 des Annales du Disque Monde:
     
    "C'est toujours vers le bas qu'on tombe, quand y a rien pour retenir en haut"
    January 20

    Poème du dimanche

     

    La fontaine de sang

    Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
    Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.
    Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
    Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

    A travers la cité, comme dans un champ clos,
    Il s'en va, transformant les pavés en îlots,
    Désaltérant la soif de chaque créature,
    Et partout colorant en rouge la nature.

    J'ai demandé souvent à des vins captieux
    D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
    Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine !

    J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
    Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
    Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !
     
    Charles Baudelaire, in Les Fleurs du Mal.
    January 13

    Poème du dimanche

     

    Je t'ai écrit au clair de lune

    Je t'ai écrit au clair de lune
    Sur la petite table ovale,
    D'une écriture toute pâle,
    Mots tremblés, à peine irisés
    Et qui dessinent des baisers.
    Car je veux pour toi des baisers
    Muets comme l'ombre et légers
    Et qu'il y ait le clair de lune
    Et le bruit des branches penchées
    Sur cette page détachée.
     
    Cécile Sauvage, Primevère.
    December 16

    Poème du dimanche

     

    Un rêve de bonheur qui souvent m'accompagne

    Un rêve de bonheur qui souvent m'accompagne,
    C'est d'avoir un logis donnant sur la campagne,
    Près des toits, tout au bout du faubourg prolongé,
    Où je vivrais ainsi qu'un ouvrier rangé.
    C'est là, me semble-t-il, qu'on ferait un bon livre.
    En hiver, l'horizon des coteaux blancs de givre ;
    En été, le grand ciel et l'air qui sent les bois ;
    Et les rares amis, qui viendraient quelquefois
    Pour me voir, de très loin, pourraient me reconnaître,
    Jouant du flageolet, assis à ma fenêtre.

     

    François Coppée (1842-1908).


    December 09

    Chanson du dimanche soir

    LA ROUILLE
    paroles: Jean-Pierre Kernoa
    musique: Maxime LeForestier

    L'habitude nous joue des tours
    Nous qui pensions que notre amour
    Avait une santé de fer
    Dès que séchera la rosée
    Regarde la rouille posée
    Sur la médaille et son revers

    Elle teinte bien les feuilles d'automne
    Elle vient à bout des fusils cachés
    Elle rongerait les grilles oubliées
    Dans les prisons s'il n'y venait personne

    Moi, je la vois comme une plaie utile
    Marquant le temps d'ocre jaune et de roux
    La rouille aurait un charme fou
    Si elle ne s'attaquait qu'aux grilles

    Avec le temps tout se dénoue
    Que s'est-il passé entre nous
    De petit jour en petit jour
    À la première larme séchée
    La rouille s'était déposée
    Sur nous et sur nos mots d'amour

    Si les fusils s'inventent des guerres
    Et si les feuilles attendent le printemps
    Ne luttons pas comme eux contre le temps
    Contre la rouille il n'y a rien à faire

    Moi, je la vois comme une déchirure
    Une blessure qui ne guérira pas
    Notre histoire va s'arrêter là
    Ce fut une belle aventure

    Nous ne nous verrons plus et puis
    Mais ne crois pas ce que je dis
    Tu sais, je ne suis pas en fer
    Dès que séchera la rosée
    La rouille se sera posée
    Sur ma musique et sur mes vers

    (figure sur l'album Mon frère)

    December 02

    Poème du 2 décembre

     

    Rococo japonais

     

    Ô toi dont l'oeil est noir, les tresses noires, les chairs
    blondes, écoute-moi, ô ma folâtre louve !

    J'aime tes yeux fantasques, tes yeux qui se retroussent
    sur les tempes ; j'aime ta bouche rouge comme une baie
    de sorbier, tes joues rondes et jaunes ; j'aime tes pieds
    tors, ta gorge roide, tes grands ongles lancéolés, brillants comme
    des valves de nacre.

    J'aime, ô mignarde louve, ton énervant nonchaloir, ton
    sourire alangui, ton attitude indolente, tes gestes mièvres.

    J'aime, ô louve câline, les miaulements de ta voix, j'aime
    ses tons ululants et rauques, mais j'aime par-dessus tout,
    j'aime à en mourir, ton nez, ton petit nez qui s'échappe
    des vagues de ta chevelure, comme une rose jaune éclose
    d'ans un feuillage noir.
     
    Joris Karl Huysmans
     
    November 27

    Alexis de Tocqueville, si actuel!

     
    "Les hommes des temps démocratiques ont besoin d’être libres, afin de se procurer plus aisément les jouissances matérielles après lesquelles ils soupirent sans cesse.
        Il arrive cependant, quelquefois, que le goût excessif qu’ils conçoivent pour ces mêmes jouissances les livre au premier maître qui se présente. La passion du bien-être se retourne alors contre elle-même et éloigne sans l’apercevoir l’objet de ses convoitises.
        Il y a en effet un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.
        Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez l’un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent : ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contretemps fâcheux qui les distrait de leur industrie. S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l’autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. Ce sont là jeux d’oisifs, qui ne conviennent point à des hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens là croient suivre la doctrine de l’intérêt, mais ils ne s’en font qu’une idée grossière et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale, qui est de rester maîtres d’eux-mêmes.
        Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose publique, et la classe sociale qui pourrait se charger de ce soin pour meubler ses loisirs n’existant plus, la place du gouvernement est comme vide.

        Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte.

        Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions publiques qui pénètre au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps, la peur de l’anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.
        Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître.
        Le despotisme des factions n’y est pas moins à redouter que celui d’un homme.
        Lorsque la masse des citoyens ne veut s’occuper que d’affaires privées, les plus petits partis ne doivent pas désespérer de devenir maîtres des affaires publiques.
        Il n’est pas rare de voir alors, sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls, ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant les caprices, de toutes choses ; ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne, en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple."
     
    De la Démocratie en Amérique, 1850.
    November 25

    Poème du dimanche

     

    L'angélus du matin

    Fauve avec des tons d'écarlate,
    Une aurore de fin d'été
    Tempétueusement éclate
    A l'horizon ensanglanté.

    La nuit rêveuse, bleue et bonne
    Pâlit, scintille et fond dans l'air,
    Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne
    Se teinte au bord de rose clair.

    La plaine brille au loin et fume.
    Un oblique rayon venu
    Du soleil surgissant allume
    Le fleuve comme un sabre nu.

    Le bruit des choses réveillées
    Se marie aux brouillards légers
    Que les herbes et les feuillées
    Ont subitement dégagés.

    L'aspect vague du paysage
    S'accentue et change à foison.
    La silhouette d'un village
    Paraît. - Parfois une maison

    Illumine sa vitre et lance
    Un grand éclair qui va chercher
    L'ombre du bois plein de silence.
    Çà et là se dresse un clocher.

    Cependant, la lumière accrue
    Frappe dans les sillons les socs
    Et voici que claire, bourrue,
    Despotique, la voix des coqs

    Proclamant l'heure froide et grise
    Du pain mangé sans faim, des yeux
    Frottés que flagelle la bise
    Et du grincement des moyeux,

    Fait sortir des toits la fumée,
    Aboyer les chiens en fureur,
    Et par la pente accoutumée,
    Descendre le lourd laboureur,

    Tandis qu'un choeur de cloches dures
    Dans le grandissement du jour
    Monte, aubade franche d'injures,
    A l'adresse du Dieu d'amour !
     
    Paul Verlaine
    November 18

    Poème du dimanche

     
    J'aime l'aube aux pieds nus qui se coiffe de thym,
    Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore,
    Et la persienne ouverte avec un bruit sonore,
    Pour boire le vent frais qui monte du jardin,

    La grand'rue au village un dimanche matin,
    La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore,
    La fille aux claires dents, la feuille humide encore,
    Et le divin cristal d'un bel oeil enfantin.

    Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée,
    Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée,
    La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,

    La lune dans la chambre à travers les rideaux,
    Une main pâle et douce et lente qui se pose,
    "Deux grands yeux pleins d'un feu triste", et, sur toute chose

    Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose...

     

    Albert Samain